Observation sensible
Quand j'étais petite, j'ai souhaité comme tout enfant, faire plusieurs métiers. Je me souviens avoir voulu être dans un premier temps maitresse, puis archéologue, océanologue, ensuite écrivaine et enfin, au lycée, professeure d’art plastique (mais en fait, surtout illustratrice de manière inavouée).
Je me souviens assez vivement de la phase archéologie, à me passionner pour les pyramides et la Grèce antique notamment. J’ai même réalisé mon stage de 3e à l'INRA de Tours et ce fut une énorme déception : avec d’autres élèves, nous sommes restés dans la salle de réunion faute de personnel pour s’occuper de nous quasiment toute la semaine, excepté une sortie que j’ai détesté sur un terrain de fouille un jour de pluie et une présentation de reconstitutions d’habitations gauloises en 3D à partir de relevés effectués dans la région que j’ai adoré.
En parallèle il me semble, a émergé la phase océanologie où je me suis prise de passion pour les dauphins, passant des heures à lire des documentaires sur les expéditions jusqu’en Antarctique, à apprendre à différencier orques, baleines et autres cétacés marins, leur mode de vie, leur habitat. Bref, tout ce que je pouvais emmagasiner comme informations, je le dévorais.
Dans un autre domaine encore, je me souviens tout particulièrement d’une courte revue qui expliquait le système solaire et les différentes planètes qui la composent de manière drôle et illustrée que j’ai lu et relu je ne sais combien de fois.
On peut donc dire que j’étais une enfant, comme énormément d’enfants, relativement curieuse de sujets à tendance scientifique. Aujourd’hui, j’exerce dans le domaine culturel, partageant mon quotidien entre mes casquettes d’autrice-illustratrice et celle d’intervenante en art plastique.
Alors qu’est-ce qui s’est passé ?
Bon, déjà, je n’étais pas uniquement intéressée par les domaines cités plus haut. Je passais ma vie dans les livres, notamment des romans historiques ou fantasy, et j’ai très tôt aimé les musées et les tableaux. Le choix du domaine dans lequel j’exerce actuellement ne sort donc pas de nulle part.
Mais je sais aussi que si je me suis définitivement orientée vers l’artistique et le culturel, c'est en partie pour la raison suivante : lorsque j’ai réalisé que pour devenir océanologue ou archéologue, il faudrait suivre des cursus à dominante scientifique, d’avance, j'ai su que c’était foutu.
Je n'ai jamais été bonne en maths et en science, cela a toujours été des matières obscures pour moi et malgré ma bonne volonté, malgré plusieurs profs qui prenaient le temps de me réexpliquer pour la 36e fois la formule et moi de répondre poliment "oui" quand on me demandait si ça y est, j'avais compris, tellement j’étais honteuse justement de ne toujours pas comprendre ; rien n'y faisait : ça restait - et ça reste - une sorte de brouillard mental impossible à défaire.
J’ai le souvenir d’avoir été terriblement frustrée, jusqu’à des larmes rageuses durant des soirées entières à bloquer devant mes manuels, de ne rien y comprendre de ma primaire jusqu’à ma 6eme et d’une grande lassitude de ma 5eme jusqu’à ma première où, ouf, en filière L il n’y avait plus de maths et où, second ouf, en terminale, plus de sciences. N’y arrivant décidément pas, je me suis confortablement installé dans le cliché de la littéraire qui n’avait pas du tout un profil scientifique.
(Petit apparté : lorsqu’on sait qu’il n’y a que 30% de chercheuses en France et que de manière majoritaire, l’écart entre filles et garçons en mathématiques s’observe dès le CP, je me demande dans quelle mesure mon parcours scolaire désastreux en sciences/maths relève du caractère personnel ou d’un conditionnement sociétal généralisé ?).1
Alors pourquoi je vous raconte tout ça ?
Parce que si demain, je devais me reconvertir, je ferai des études pour être écologue, arboricultrice, botaniste, garde nature ou encore chercheuse spécialiste des blaireaux (eh oui, ça existe, j’ai vérifié). J'ai ainsi une grande admiration pour les scientifiques, j'ai l'impression que ce sont des magiciens ayant accès à une vision du monde plus précise, plus juste, plus complète.
Là où je ne vois qu’un bel oiseau dans le ciel - au mieux saurais-je dire que c’est un passereau - , un ornithologue, lui, saura reconnaitre de quelle espèce il s’agit, si c’est un mâle ou une femelle, s’il est en alerte ou calme, s’il est de passage ou en période de nidification selon son chant et la saison, où se trouve probablement son nid, de quoi il se nourrit, etc, etc, etc.
Je trouve ça sincèrement impressionnant et admirable.
« Or, ne voir que des « fleurs » là où il y a des renoncules, des lamiers tachetés et du bugle rampant, même si on apprécie leur beauté, c’est, d’une certaine manière, ne pas les voir : c’est leur retirer leurs qualités distinctes ou mieux dit, leur « manière d’être vivants ». [...] La science sépare, là où la poésie relie, mais le prix à payer pour être reliée est de renoncer à connaître ces formes de vie et à se laisser simplement affecter par elles ».2

Parce que le scientifique m’était inaccessible, me semblait froid et distant, une manière de renouer avec ces sujets a donc été, pour moi, de passer par le dessin, le sensible, l’artistique.
Simplement être émue par un animal, un insecte, un arbre, une plante, un paysage et avoir envie de les dessiner. Si c’est une bonne entrée dans le monde des vivants, cela ne suffit cependant pas, car les dessiner ne nous dit rien du nom de l’espèce, de ses habitudes, de son environnement, de ses difficultés. On reste à la surface de nos premiers ressentis.
Je crois que ce qui m'attirait dans ces métiers qui me faisaient rêver enfant, c'était le fait de connaitre en profondeur un sujet, d'affiner ses connaissances auprès d'éléments concrets (des objets enfouis sous terre à révéler et comprendre ; des cétacés sous l'eau à observer et protéger) tout en ne pouvant les observer facilement et demandant donc de les projeter dans son esprit. Il y avait un jeu d’observation et d’imagination, couplé à une aura de mystères à déchiffrer, de grandes aventures à vivre (ce qui relevait évidemment du fantasme car la vraie recherche scientifique, ce n’est évidemment pas Indiana Jones ou Lara Croft).
Je trouve amusant d’observer qu'actuellement, dans mon travail, je suis passionnée par la faune et la flore, et que pour dessiner une double page pour un magazine sur le thème des castors par exemple, je vais regarder des captures vidéo, lire des articles, essayer de comprendre l'anatomie des espèces pour mieux les dessiner ... Tout une partie de mon travail, notamment la phase de croquis, s'appuie beaucoup sur toutes ces données scientifiques. J’y vois un moyen de concilier à la fois mon amour pour le dessin/l'artistique avec les données/le scientifique.
Mon approche, en ce moment, c’est donc de dessiner des arbres, des fleurs, des herbes, des insectes, des mammifères, des oiseaux et des nuages. Mais je ne les dessine pas « objectivement », de manière naturaliste. Cela dit, je ne les invente pas non plus, je pars bien du réel que j’observe pour ensuite les retranscrire de la manière dont je les perçois.
Je me considère à la croisée d’une approche scientifique et poétique : on pourrait considérer cela comme du dessin d’observation sensible.
« Il faudrait ôter du public moderne, une fois pour toutes, l’idée que dessiner d’après nature, c’est copier. Dessiner, c’est inventer, sur une surface, une image qui ait les qualités, produise les énergies du modèle. [...] Dessiner est une opération des yeux en mouvement qui tournent autour des choses et savent l’envers quand ils voient l’endroit. Dessiner n’est pas voir, mais plutôt montrer. C’est révéler ».3
Parfois, c’est compliqué, car à ne pas choisir, on flotte entre deux catégories, deux approches artistiques, sans jamais bénéficier d’appartenir à l’une ou à l’autre. Mais c’est parce que j’aimerais réussir à la fois à rendre sensible ce qui est dessiné tout en apportant des connaissances à son propos. Qu’on puisse d’abord être touché pour ensuite avoir envie d’en apprendre davantage. Je suis persuadée qu’on comprend et qu’on protège mieux quelque chose qui nous touche, qui nous émeut, qui nous parle que quelque chose qui nous semble lointain, inconnu, obscur.
C’est cette double envie qui m’anime et qui me pousse à volontairement rester flottante entre la science et la poésie, la donnée factuelle et la vision artistique. Pour qu’un sapin ne soit pas juste un bel arbre qui nous charme de par sa forme, ses couleurs et les souvenirs auxquels on l’associe mais qu’il ne se limite pas non plus seulement à un genre d’arbre de la famille des abies, des conifères monoïques à écorce quelquefois ponctuée de vésicules résinifères, à branches verticillées et étagées. C’est lorsque les deux approches se complètent que je me sens en mesure d’apprécier dans son entièreté les éléments de nature que je rencontre.
Cette approche qui m’est venu au fil du temps de manière intuitive et que je tente de décrire aujourd’hui, je la vois comme un clin d’œil à la petite Océane que j’étais et à qui je dirais : nous ne sommes pas devenues des scientifiques mais à notre manière, on aide à partager tout ce que l'on sait du vivant.
C'est lumineux de se dire que tout était déjà là, en dormance, depuis des années.
Que tout finit par faire des liens, même de manière détournée.
Qu’il s’agit juste de laisser infuser le temps en nous.
Dans la publication de l’Etat de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation en France, n°16, chapitre ‘Recherche et Innovation - 36’ : « Avec un effectif de 220 800, les femmes représentent 33 % du personnel de recherche et de développement. Les femmes sont plus représentées dans les administrations (48 %) (organismes publics, établissements d’enseignement supérieur et de recherche, institutions sans but lucratif) que dans les entreprises (24 %). Les femmes sont proportionnellement moins nombreuses dans le métier de chercheuse (29 %) que dans les professions de soutien à la recherche (42 %). [...] Indépendamment de leur secteur d’emploi, public ou privé, le rapport femmes-hommes diffère principalement par le domaine de recherche. La parité est acquise dans les domaines de la santé et de la chimie, débouchés de disciplines de formation où la proportion de femmes est élevée. En revanche, la parité reste très éloignée dans l’aérospatial, l’énergie nucléaire et les technologies du transport et du numérique ».
Dans la note n°101 de l’Institut des Politiques Publiques de janvier 2024, ‘Le décrochage des filles en mathématiques dès le CP : une dynamique diffuse dans la société’ : « Les filles ont le même niveau en mathématiques que les garçons en début de cours préparatoire (CP) mais décrochent dès le milieu de cette première année d’école primaire alors qu’elles conservent un avantage sur les garçons en français. [...] Les auteurs montrent que le décrochage des filles se produit sur l’ensemble du territoire, dans tous les types d’écoles et dans tous les milieux familiaux. Autrement dit, aucune configuration scolaire (école publique, privée, en réseau d’éducation prioritaire – REP – ou à pédagogie alternative) ni aucune configuration familiale (parents des catégories aisées, professions scientifiques ou familles homoparentales) ne permet d’éviter l’apparition d’un écart très tôt dans la scolarité en mathématiques en défaveur des filles. [...] Le décrochage des filles par rapport aux garçons est moins important dans les classes incluant surtout des filles ou quand l’enseignant est une femme plutôt qu’un homme, et quand l’école est localisée dans une zone réseau d’éducation prioritaire plus (REP+). Ces caractéristiques liées à l’environnement scolaire ne parviennent cependant à expliquer qu’une petite partie du décrochage global, ce qui suggère que la dynamique est commune à l’ensemble de la société ».
Estelle Zhong Mengual, Apprendre à voir : le point de vue du vivant, Actes Sud, pages 79 et 103.
Jean Hélion, Journal d’un peintre (1). Carnets 1929-1984, Maeght Editeur, page 108. Citation découverte via l’illustrateur Clod dont je vous conseille vivement de lire les articles inspirants !


