Lynx, y es-tu ?
L’année dernière, il a neigé à Lille. Durant deux jours, les flocons sont tombés par intermittence et j’ai eu la chance d’observer par ma fenêtre le monde se recouvrir de blanc. Du coin de l’œil, j’apercevais ces pointillés blancs traverser le ciel avant de s’entasser sur les toits. Cela aspirait toute mon attention, relevant régulièrement la tête alors que j’étais censée travailler, ne pouvant m’empêcher d’observer les évolutions.
Au bout de quelques heures, n’y tenant plus, j’ai revêtu mes vêtements les plus chauds, enfilé mes bottines, enfoncé un bonnet sur ma tête et je suis sorti. Je ne suis pas allé bien loin : je suis simplement allé marcher dans le square en bas de chez moi. J’ai marché lentement, profitant de la sensation physique et sonore de s’enfoncer doucement dans la neige à chaque pas. J’ai pris le temps d’observer la manière dont la neige se posait sur les arbres, les branches, les feuilles, les lampadaires, les toits ; la manière dont la neige révèle délicatement les formes sur lesquelles elle se pose.
(J’en ai également profité pour aller chercher une brioche à la boulangerie. C’était un temps à chocolat chaud, il me fallait bien une brioche pour l’accompagner !)
Le lendemain matin, les flocons s’étaient arrêtés de tomber, un soleil franc et doré illuminait progressivement les arbres du square. M’est alors revenu en mémoire un tableau : La tanière du lynx, du peintre finlandais Akseli Gallen-Kallela, que j’ai eu la chance de découvrir durant l’exposition qui lui était dédié au musée Jacquemart-André à l’été 2022.
Akseli Gallen-Kallela est un artiste finlandais du XXe siècle (1865-1931).
Peintre essentiellement, il a aussi touché à la gravure, au vitrail, à la sculpture... Il est l’auteur d’une oeuvre riche et variée, portée par les thèmes de la nature et des mythes, qui a autant exploré du côté du naturalisme que du symbolisme et même de l’expressionisme.
L’artiste était un grand voyageur et a effectué de nombreux déplacements en Europe mais aussi aux Etats-Unis. Néanmoins, de 1895 à 1901, lui et sa famille s’installent à Kalela, sa maison-atelier qu’il a construite lui-même, et qui sera un point d’ancrage très important pour sa pratique :
« Cette maison se situe à Ruovesi, à environ deux cent kilomètres au nord d’Helsinki, dans une région boisée alors très peu habitée, morcelée par un grand nombre de lacs. C’est en ce lieu que l’artiste s’isole pour travailler en paix, au contact de la nature, poussé par des rêves romantiques d’ermite. Il se déplace dans un rayon étonnamment large à la recherche de sujets pour ses peintures ».1
Le peintre passait ses journées dehors à peindre dans la forêt, par toutes les saisons, se déplaçant à ski ou à bicyclette.
Il en ramenait des croquis et des aquarelles mais également beaucoup de photographies, sur lesquelles il s’appuyait pour continuer ses toiles dans son atelier. Il s’est beaucoup attaché à représenter l’hiver – à tel point que ses peintures de paysages enneigés, sujet très à la mode à l’époque, étaient surnommées au sein de la famille « coupons pour l’hiver » ou « tableaux alimentaires ». On a retrouvé douze peintures nommées La tanière du lynx, dont dix de la même période (1906-1908).
Celle qui m’est revenu en mémoire a été peinte en 1906 et reprend quasiment à l’identique une photographie prise (très probablement) à Suolahti, une commune finlandaise. A la différence près que sur la photographie, il manque un élément, et pas des moindres : la présence du lynx justement, traduite ici par les empreintes qu’il a laissé dans la neige.
Alors je me suis demandé : pourquoi avoir ajouté ces traces ? Pourquoi avoir ressenti le besoin de signifier le passage de cet animal ? Je veux dire : il aurait pu représenter un paysage, vierge de toute traces et lui donner quand même le titre La tanière du lynx sans que cela ne nous semble étrange. On l’aurait cru bien volontiers : ce ne serait pas la première fois qu’une image montrerait au spectateur l’inverse de ce que nous semble indiquer son titre (coucou Magritte).
Alors pourquoi avoir ajouté ces traces ?
Cette peinture et cette anecdote sur les traces du lynx ajoutées, inventées par rapport à l’observation réelle qu’il a pu en faire, m’ont fait penser à certaines réflexions de Baptiste Morizot, écrivain et philosophe du vivant, dans son livre Sur les traces animales :
« Le traqueur voit donc l’invisible, au sens littéral du terme […]. Il accède à l’invisible par les discrètes traces visibles que l’invisible laisse (et rien n’existe sans laisser de traces) ».2
Je crois que les empreintes du lynx, présentes sur le tableau, sont les traces certes imaginées par le peintre, mais un peintre qui est également un observateur de cette forêt qu’il parcourt à longueur de journées, un témoin des vivants, bien réels eux, qui y habitent. Car il n’y a pas à douter qu’Akseli Gallen-Kallela l’a déjà aperçu, ce lynx, et ce, à plusieurs reprises. Le 25 mars 1906, il écrit à sa fille :
« Ma chère Kirsti ! Je n’ai pas eu de lynx, et je ne pense plus en avoir. Les congères deviennent si dures que les lynx arrivent à fuir un homme à skis. Je peins des vues enneigées dans les forêts et je rentrerai bientôt ».3
Avec ce tableau, je crois qu’il s’agit, pour l’artiste, de tenter de traduire son ressenti des multiples escapades au cours desquelles il s’imprègne de cette forêt et de la présence du lynx, aperçu quelques fois et invisible la plupart du temps. La peinture agit ici comme un révélateur des souvenirs du peintre : il n’a pas vu le lynx le jour où il a pris cette photo (photo à partir de laquelle il va peindre ce tableau, rappelons-le), mais c’est tout comme. Il connait tellement bien ce territoire qu’il peut deviner la présence de l’animal, le trajet qu’il a pu emprunter et la direction qu’il a pu prendre.
L’artiste est semblable au pisteur tel que le décrit, à nouveau, Baptiste Morizot :
« L’expert a les yeux pointés vers l’horizon, il ne regarde pas le sol, il le rêve. C’est-à-dire qu’il ne cherche les signes au sol que là où il a projeté qu’ils seraient. « Que ferais-je si j’étais toi, animal ? » (mais toi en profondeur, avec tes désirs et tes aversions, tes invites, ton rythme et ton monde) est la question boussole qu’il examine dès qu’il se perd, pour s’orienter à nouveau ».4
Ce tableau est vide de toute présence animale et pourtant, le lynx nous apparaît aussi clairement que s’il était sous nos yeux.
Par la simple suggestion d’empreintes laissées dans la neige, c’est tout un monde qu’on imagine. Le paysage que l’on a devant les yeux n’est plus vide de toute présence, la peinture n’est plus seulement un arrêt sur image, un temps suspendu propre au temps de l’œuvre. Elle devient une forêt habitée par des êtres vivants, qui ont leurs habitudes, leurs besoins, leurs soucis, leurs joies, leurs déceptions. Elle se transforme en un territoire animé qui laisse apparaître la trace de ceux qui l’habitent.
En tant qu’humains, nous nous reposons essentiellement sur notre vue, à tel point qu’on occulte tout un tas d’indices, signifiés par d’autres sens, de la présence des vivants autour de nous.
Imaginer la présence du lynx et la signifier, malgré le fait qu’il n’a pas été vu ce jour-là, c’est nous inviter aussi à laisser un peu de côté le regard et à prêter attention autrement à ce qui nous entoure.
Et je trouve qu’inviter à s’appuyer sur d’autres sens que la vue, à travers une peinture qui nécessite justement qu’elle soit vue, regardée, observée ; c’est quand même un joli tour de force que nous offre Akseli Gallen-Kallela !
Ville Lukkarinen, Catalogue Gallen-Kallela. Mythes et nature du musée Jacquemart André, page 129.
Baptiste Morizot, Sur la piste animale, Actes Sud, page 171.
Salla Tiainen, Catalogue Gallen-Kallela. Mythes et nature du musée Jacquemart André, page 107.
Baptiste Morizot, Sur la piste animale, Actes Sud, page 177.





