Imaginer la ville-jardin : partie 2
Ce post est la seconde partie d’une lettre au format long. Pour que ce soit plus agréable à lire, je l’ai coupé en deux parties. Pour lire la première partie, c’est par ici . Bonne lecture !
On pourrait penser que le sensible, l’émotionnel, l’imaginaire ne sont pas des qualités nécessaires pour imaginer une ville plus juste, davantage vivable et vivante. On aurait plutôt besoin d’études, de planification, de compétences, de savoirs. Ce qui, bien entendu, est tout à fait nécessaire : sans ces données, sans ces compétences, sans ces savoirs, rien ne peut être construit, aménagé, mis en place.
Mais avant de construire ou de transformer quoi que ce soit, il faut bien l’imaginer.
Et tant qu’à imaginer, pourquoi ne pas imaginer sans limites, rêver en grand ? Avoir des ambitions audacieuses avant de voir ce qui est réalisable ou non ? Combien de fois nous sommes-nous inspirés de la fiction pour créer de nouvelles technologies (notamment la science-fiction) : pensons à la réalité virtuelle, les montres connectées, les voitures autonomes, l’overboard, les drones, etc, etc. On peut questionner les besoins et les limites de telles technologies (coucou l’IA), mais la fiction peut être un formidable moteur pour imaginer des futurs alternatifs et surtout souhaitables.
Je connaissais le travail de François Schuiten, auteur reconnu de bande-dessinées, notamment Les cités obscures. Mais j’ai récemment découvert (grâce au livre L’artiste et le vivant de Valérie Belmokhtar) le travail de son frère, l’architecte Luc Schuiten, qui dessine également avec force d’imagination et d’ambition des villes utopiques, des villes qu’il nomme archiborescentes.
A l’heure de l’urgence écologique, on pourrait se demander s’il est encore pertinent d’investir l’utopie ? En réponse, l’artiste Valérie Belmokhtar, dans son livre précédemment cité, nous dit à ce propos :
Il n’est donc pas étonnant de voir se déployer de plus en plus de pratiques où l’artiste endosse également la casquette du chercheur et du jardinier.
Je pense notamment à la démarche de deux artistes, l’un découvert dans un épisode de l’émission L’Atelier A sur Arte4 et l’autre dans un épisode de la série radio L’art est l’environnement sur France culture5.
Tatiana Patchama est une artiste qui s’inspire des formes organiques du vivant et qui intègre certains éléments directement dans ses créations.

Elle est également à l’initiative de la création de deux jardins, un dans son atelier et un autre qui peut être visité au FRAC Réunion. Ces jardins-installations sont des extensions de son oeuvre.
Ils viennent nourrir son imaginaire mais également sa pratique, en étant le lieu de réflexions et de récoltes de matières pour ses créations. La critique d’art et commissaire d’exposition Julie Crenn dit à son propos6 :
Thierry Boutonnier lui, se qualifie d’artiste arboricole. Il met en place des projets au long cours de plantations participatives dans l’espace urbain, presque toujours en collaboration avec des associations sur place et surtout, avec les habitants.
Pour lui :
« L’enjeu, c’est de développer l’expérience réelle à travers un art arboricole, les pépinières urbaines, puisque la population mondiale est essentiellement, aujourd’hui, urbaine. L’idée de nature se réduit à un arbre qualifié «d’ornemental», donc pour redonner à cet ornement sa qualité d’être vivant qui nous inspire, tout l’enjeu, c’est de développer des ateliers arboricoles qui installent des coprésences et des covalences, qui, par l’intensité de cette présence partagée, ouvrent des dimensions spatio-temporelles qu’un enfant ou un adulte n’auraient jamais imaginées »7.
Faire jardin dans l’espace urbain, investir les friches, les lieux éphémères, les interstices pour y planter des arbres qui seront autant de liens entre les vivants (humains, végétaux, animaux) que d’occasion d’initier ou renforcer ces liens (à travers des performances). Il y a une forte dimension sociale et collaborative dans son travail. Le vivant est ici support de liens, la nature urbaine le lieu de rencontres et d’échanges au long cours, puisque nombre de ses actions se déroulent sur plusieurs années8.
L’expérience de ce festival m’a amené à découvrir nombre d’artistes qui pensent leur art comme une relation à la nature, qui souhaitent mener des actions et lancer des pistes de réflexion sur l’idée d’une ville-jardin.
Ce qui me semblait deux mondes séparés, celui de l’art et celui de la nature, m’apparaissent désormais comme deux approches qui peuvent se compléter et relever d’une envie commune : rendre plus vivable et vivante nos existences, remettre du sensible dans nos quotidiens, s’insérer dans un ensemble de vivants. En cela, l’art a une place importante pour déployer nos imaginaires, élargir nos possibles. Des initiatives comme le festival des Hortillonnages sont autant d’espaces nous amenant à imaginer, penser, réfléchir quelle forme pourrait avoir la ville de demain.
Souvent, je me demande si le fait de dessiner mes paysages n’est pas une action futile, dérisoire face aux bouleversements que nous vivons au quotidien. Face à la sixième extinction de masse animale et végétale, au réchauffement climatique, aux inondations, aux feux de forêt, au massacre des espèces protégées. Face aux guerres, aux génocides en cours dont les images d’horreur nous parviennent sur nos téléphones sans susciter de réactions appropriées de la part de nos gouvernements. Face aux inégalités sociales, aux discriminations qui gagne toujours plus de terrain, aux violences faites aux minorités jamais prises au sérieux, au déni de démocratie.
Face à tout ça, souvent, je me demande : à quoi bon ?
A quoi bon dessiner des arbres, des plantes, des animaux ? A quoi bon raconter des histoires ? A quoi bon donner des cours d’arts plastiques où j’encourage l’expression des sensibilités et la découverte joyeuse de la création ?
Une impression de David contre Goliath.
En parcourant le travail de tous ces artistes, ceux du festival, ceux découverts par la suite, je me suis rendu compte que ça avait de l’importance. Ces œuvres ne résolvent pas tout mais elles ont un impact positif. Face à tant de catastrophes, nous avons un besoin urgent d’utopies : non pas pour faire l’autruche et refuser de voir la réalité. Mais bien, comme le disait Valérie Belmokhtar citée plus haut, pour imaginer et tendre vers des futurs souhaitables. Et je finirai sur cette intervention de Lauranne Germond, commissaire d’exposition et co-fondatrice de l’association artistique et écologique COAL9 dans l’émission « Qu’est-ce que l’art écologique ? » :
« Dans toutes les politiques de préservation de la nature, il est toujours question de sensibilisation des citoyens et pourtant si on regarde ce qui est fait en termes de sensibilisation, on se rend compte que ça passe extrêmement peu par les sens, ça passe toujours, finalement, par du savoir. Or, force est de constater que le registre du savoir ne fait pas effet, puisqu’aujourd’hui, on ne peut pas dire que nous ne savons pas. On sait que le monde s’effondre, on ressent de plus en plus au quotidien l’effondrement qui s’avance et néanmoins, on ne change pas nos comportements. […] Bruno Latour, Baptiste Morizot ont mis en évidence cette crise de la sensibilité comme étant finalement l’enjeu actuel. Et donc, qui, sinon les artistes ? En tout cas, ils font partie de ces membres de la société qui sont peut-être des experts en sensibilité et qui peuvent justement développer d’autres rapports au monde »10.
Qui, sinon les artistes, pour imaginer des futurs vivables, vivants, justes ? Message reçu. Je continue, avec mes crayons, à me frayer un chemin à travers mes paysages dessinés.
Qui veut venir explorer avec moi ?
Valérie Belmokhtar, L’artiste et le vivant. Pour un art écologique, inclusif et engagé, Editions Pyramyd, page 198.
Valérie Collet, article «Les fabuleuses cités végétales de Luc Schuiten», magazine Hortus Focus, 17/09/2018.
Luc Schuiten, « La ville potagère ».
“Tatiana Patchama”, L’atelier A, Arte.
Paul Ardenne, série «L’art est l’environnement» en 4 épisodes de l’émission L’art est la matière, France culture .
Julie Crenn, Tatiana Patchama - De mains en mains, 2019.
Thierry Boutonnier, dans l’émission L’art est la matière, épisode 2/4 «Qu’est-ce que l’art écologique ?», 12/02/2023.
Thierry Boutonnier, La chaîne des chênes, 2023 : présentation sur son site.
COAL est une association « créée en 2008, par des professionnels de l’art contemporain, de l’écologie et de la recherche; qui mobilise les artistes et les acteurs culturels sur les enjeux sociétaux et environnementaux et promeut le rôle incontournable de la création et de la culture dans les prises de conscience, la transformation des territoires, et la mise en œuvre de solutions concrètes ».
Lauranne Germond, dans l’émission L’art est la matière, épisode 2/4 «Qu’est-ce que l’art écologique ?», 12/02/2023.










Un des pionniers en la matière l'artiste F.Hundertwasser✌️
Moi! J’ai très envie d’explorer avec toi, Océane. Grâce à toi et à l’élan que tu nous donnes, je posterai dans la journée ma première publication. Merci pour cela.